01/01/10

2010 l'année crâneuse



B O N N E


video


A N N E E



D’une façon un peu crâneuse, Cinégotier et Scénargotier s’offrent un clip et une vanité pour 2010.


Les vanités symbolisent l’impermanence de l’homme. Natures mortes, allégories ou encore portraits avec tête de mort représentent l’inéluctabilité du trépas et dénoncent la fragilité de l’existence avec son lot de connaissances, de plaisirs et de biens terrestres.





Grâce à ce Memento Mori photographié par Marc Bergère, je promets pendant 365 jours de me souvenir qu’un de ces quatre, je vais aller voir de l'autre côté du miroir. Croix de bois, croix de fer. Si je mens, ma grosse tête grillera en enfer !


Merci de votre fidélité + tous mes voeux = Benoit Gautier



***


Merci à Muriel Combeau, Marc Bergère, Jean-David Stepler, Nicolas Prot, Eléonore Mérot, Denis Richerol de Quat' coul et toute l'équipe de Kamamédia.


18/07/09

Fume du Belge et la moquette avec !


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Quel est le point commun entre André Malraux, Jean-Paul Sartre, Lucky Luke, Jacques Tati, Coco Chanel/Audrey Tautou, Serge Gainsbourg/Eric Elmosnino ?... Tous, sur des visuels vantant leur personnalité, ont été amputés de leur objet de fumaille.




Qu'importe injures un jour
se dissiperont comme volute Gitane

L'homme à la tête de chou - Serge Gainsbourg




En 1995, André Malraux voit sa cigarette disparaître de son bec sur un timbre poste. En 2005, exit la sèche de Jean-Paul Sartre sur l’affiche de l’exposition à la Bibliothèque Nationale de France. En 2008, celle de Jacques Tati à la Cinémathèque casse sa pipe au profit d’un tourniquet qui rit tout jaune en prenant une allure sinistre de jour de fête.
La débilité du consensualisme ambiant ne s’arrête pas là. Elle éradique aussi la tige des êtres fictifs. Dans ses BD, Lucky Luke a les poumons sains puisqu’il a lâché son sempiternel mégot au profit d’un … brin d'herbe !

Telle hier la clope de Coco avant Chanel de Anne Fontaine, c’est au tour des volutes de fumée de Gainsbourg, vie héroïque de Joann Sfar de quitter l’affiche. Début 2010, elles s’évaporeront si bien dans les airs (purs, bien sûr !) que nul ne les verra dans les couloirs de métro.

Condamné par la régie publicitaire de la RATP, au nom du respect de la loi Evin contre le tabac, Gainsbarre le Dieu fumeur de Gitanes, n’est pas près de griller une brune en la voyant briller au fond de ses yeux, nom de Dieu !



Smoke Bill
Anime fighter with gun - Harry Briggs



Pendant longtemps, j’ose confesser que j’ai mis ma santé en péril en fumant au minimum deux paquets de cibiches par jour. Grand adepte de la succion, je ne cessais de tirer ma clope et avalait la fumée profond, très profond. Le non-fumeur était alors - à tort ! - considéré comme un pisse-froid et un rabat-joie.

Pour les besoins d’un film, j’ai cessé ma dépendance à l’entrée du XXIe siècle. Grand bien m’a pris ! J’ai évité de justesse le tsunami cleano-écolo-Hulot qui stigmatise et traque le pollueur tabagique.
Race à proscrire de l’humanité, le fumeur est à présent relégué sur les balcons dans les dîners, expulsé des restaurants et des cafés, parqué sur les trottoirs, exposé aux frimas en espérant que le virus h1n1 n’en fasse qu’une bouffée. Euh, pardon… une bouchée !




Tu n'es qu'un fumeur de Gitanes / Et la dernière je veux
La voir briller au fond de mes yeux / Aime-moi nom de Dieu !
Dieu fumeur de havanes - Serge Gainsbourg
Catherine Deneuve par Jerzy Strasberg



Attention, messieurs les censeurs et les biens pensants ! Savez-vous que le mieux s’acoquine souvent avec l’ennemi du bien ? Savez-vous qu’en gommant l’existence du vice à la face du monde, vous exciter la turgescence de l’interdit ?

J’en suis la preuve vivante. À cause d’une éducation judéo-crétine, j’affectionne le désordre. J’aime le mélange un peu crade des couleurs et des odeurs. J’adore les bouts qui dépassent et les tiges qui crachent. Oups, j’en ai peut-être trop dit…
Allez, comme je suis brave fille, je vous laisse le droit d'effacer tout ce qui fait tache. Moi, je vais fumer du Belge et la moquette avec !





Vous pouvez retrouver cet article sur
www.ecrannoir. fr/le blog


25/06/09

Yes, we Cannes !

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L'affiche du 62e Festival de Cannes créée par Annick Durban semble, selon son auteure, "ouvrir une fenêtre sur la magie du cinéma et invite au rêve…".

En guise de coup d'envoi cannois, Scénargotier propose un court-métrage de fiction inspiré du photogramme du chef-d'oeuvre de Michelangelo Antonioni : L'Avventura (1960).




***


INT. JOUR - CHAMBRE D’HOTEL


Les images sont en noir et blanc et l’héroïne ne dévoile jamais l’intégralité de son visage.
Des murs blanchis à la chaux, un mobilier sommaire, un portrait du Christ avec un rameau séché évoque le sud, sa solarité et ses croyances.
Dans le lit, deux corps : un homme endormi, la bouche entrouverte, les joues et le cou mal rasés, les cheveux hirsutes. À ses côtés, une jeune femme coiffée d’un chignon blond en bataille. Une partie de son visage est cachée par les draps. Ses yeux dévisagent l’homme.
Elle s’assoit avec précaution sur le rebord du lit. Son pied frissonne au contact de vieilles dalles de tomette craquelées aux jointures. Son deuxième pied rejoint le premier. Ils s’attardent, se cambrent, profitent de la fraîcheur avec délectation.
Par-dessus son épaule, les yeux de l’héroïne glissent le long du corps de l’homme : le torse velu, le gras du ventre à moitié recouvert par les draps, le sexe gonflé qui forme une bosse à travers le tissu.
La lumière du jour d’une force aveuglante filtre à travers les persiennes. Les pieds de l’héroïne parviennent à une chaise rustique où une robe noire en mousseline est posée en boule. Sur le sol, une combinaison en nylon qui rappelle les stars italiennes des années 1960. La main de la jeune femme frôle la mousseline, file vers la combinaison, s’arrête, revient vers la robe.
Vêtue de la robe noire à bretelles, la protagoniste achève de recoiffer son chignon en se dirigeant vers la porte. Elle jette un dernier coup d’œil vers l’ensommeillé. Sa main tourne la poignée avec précaution.


INT. JOUR - COULOIR HOTEL

L’héroïne emprunte un vieil escalier en bois à la rampe vermoulue. Ses pas sont attentifs à ne pas dissiper le silence enveloppant. Seuls quelques craquements accompagnent sa descente.


INT. JOUR - HALL HOTEL

La jeune femme avance dans un décor théâtral composé de panneaux de bois ouvragés séparés par des rideaux de velours rouge. Cette surcharge contrarie l’ambiance du sud et rend l’atmosphère étouffante.
Elle s'approche d'un comptoir où la standardiste dort sur ses deux bras repliés comme si elle faisait la sieste. Au bout du hall, dans le champ visuel de la protagoniste, deux grooms débraillés sommeillent l’un contre l’autre. À leurs pieds, quelques bagages gisent sur le sol. L’un crache des sous-vêtements féminins.
L’héroïne se dirige vers les grooms. Ils ressemblent à deux soldats morts au front. La main de la jeune femme s’approche de l’épaule de l’un. N’ose le toucher. Elle claque des doigts sous le nez de l’autre.


INT. JOUR - REFECTOIRE HOTEL

L’héroïne pénètre dans la pièce baignée par une lumière aveuglante. Ses yeux clignent. Elle met sa main en visière et découvre les boiseries ouvragées qui l’entourent. À leur sommet, des poupées folkloriques et des céramiques italiennes.
Elle se dirige vers la baie ouverte. Un arrêt sur image exprime sa stupeur. De dos, elle fait face à un espace immaculé, incandescent.


INSERT REVE

Cet espace ressemble à une mer de glace, de lait ou de sucre?... Il appelle à sa traversée, à la tentation. Comme dans la Bible où la femme de Loth est changée en statue de sel lorsqu’elle se retourne pour regarder la ville de Sodome malgré l’interdit de Dieu.
Soudain, des diamants transpercent les avant-bras de l’héroïne. Ils gravitent sur sa peau, s’assemblent et deviennent deux bracelets lourds, symétriques, scintillants de mille feux. La mousseline de la robe noire s’allonge. Dans un déchirement, elle se fend jusqu’au bassin de la jeune femme.


OFF

Cliquetis innombrables d’appareils photo.


Des taches de sang apparaissent et s’élargissent sur l’espace blanc. Guidée par ces auréoles, la protagoniste avance. Au fil de ses pas, les taches s’ordonnent et se transforment en tapis rouge.



OFF
JOURNALISTES
(crient comme dans un photo call)
Monica ! Léa ! Monica, par là ! Léa, regarde-moi !


Le rouge du tapis se transforme en braise. L’héroïne avance comme un fakir. Dans un effet spécial irréaliste, sa silhouette prend feu et devient un bouquet de flammes qui se met à flotter. Sous ce bûcher aux vanités, les braises du tapis sont absorbées par le sol qui redevient blanc. La torche n’est plus qu’une fumée sombre. Elle se dissout dans l’air.


OFF

Les cliquetis des appareils et les voix des photographes s’évanouissent.

fondu au blanc


OFF L’HEROINE

(murmure avec un accent italien)
Mais que sont devenues Monica Vitti et Léa Massari ?...


RETOUR REALITE

La jeune femme se tient face à la baie ouverte. Un arrêt sur image exprime sa stupeur. De dos, elle fait face à un espace immaculé, incandescent.

final cut

***



Léa Massari & Monica Vitti dans L'Avventura



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02/05/09

Jusqu'à toi -17-













Squelettes mexicains



***



109. INT. NUIT - COULOIR PALACE

Clément sort de sa chambre et va frapper à la porte en face. Il ouvre la porte.

CLEMENT
T'es prête ?


110. INT. NUIT - PISCINE PALACE

Un couple amoureux qui se croit seul au monde nage dans l'eau turquoise. Leurs rires se mêlent aux clapotis sensuels de l'eau. Arrivés au bout de la rangée, ils s'embrassent longuement, fiévreusement. Clément en maillot de bain et serviette d'éponge sur les épaules, les guette. Julie, en maillot noir une pièce et serviette en paréo, le rejoint. Clément pose un doigt sur ses lèvres et indique le couple. Ils voient de loin l'homme assis sur le rebord de la piscine. La jeune femme dans l'eau lui caresse le torse et pince ses mamelons. L'homme s'appuie sur les mains, lève son corps. La jeune femme baisse le maillot de son amant.

CLEMENT
Je lui boufferais bien le cul à celui-là…

JULIE
Si t'as besoin d'aide, tu m'appelles…

De loin, l'amoureuse enfouit son visage contre le sexe de l'homme débarrassé de son slip de bains. Il lui caresse les cheveux.
ellipse
La piscine est déserte. Julie est allongée sur le rebord. Ses doigts jouent avec les vaguelettes. Clément dans l'eau écoute la jeune femme.

JULIE
… C’est très flou pour moi ce temps-là … Presque blanc… Remarque, c'est mieux comme ça… Le nombre de trucs qu'on est capable de faire quand on est en manque … Il vaut mieux oublier… Et puis un jour, j’ai rencontré par le net un technicien qui bossait dans le cinéma… C'était sur un site de sexe. Comme quoi ça mène à tout… Il m'a emmené partout avec lui alors je me suis retrouvée à porter des cafés, à dérouler des kilomètres de câbles sur pas mal de tournages … Tout de suite, j'ai adoré ça. Les équipes, l'ambiance, les décharges d'adrénaline. Je m'étais jamais sentie aussi bien … C’est comme ça que j’ai connu Hélène … Ce qui m'a émue en premier chez elle, c'est la mélancolie que j'ai lue dans son regard. T'as vu ses ye…

La lumière s'éteint brusquement. Les deux jeunes gens demeurent immobiles et silencieux dans l'obscurité striée de reflets d'eau qui dansent.


111. INT. JOUR - HOTEL

OFF
Chanson de variété portugaise son TV.

Hélène en robe fuchsia, trench et escarpins rouge paye au comptoir. Un couple vient lui demander un autographe. Elle s’exécute gentiment. Julie et Clément l’attendent près de la sortie. Clément jette un coup d’œil à la télé fixée au mur qui diffuse une émission real TV portugaise. Images de l'émission.


112. EXT. JOUR - PLAGE/PARC/VILLA

OFF
Chanson portugaise

Le son TV devient radio mixé au moteur. La voiture longe la mer. Julie conduit. Clément est à l'arrière. Le véhicule ralentit devant la plage à la barque. Elle poursuit son chemin. La grille du parc de la villa s’ouvre comme par enchantement. Les visages d'Hélène, Clément et Julie sont graves et silencieux. La voiture s’engage dans l’allée bordée d’arbres. Hélène, jette un œil vers les cimes des arbres qui défilent. La villa apparaît et grandit en se rapprochant ainsi que Laura qui se tient sur le seuil.

OFF
La chanson cesse net.

La voiture s’arrête. Julie sort du véhicule, suivie de Clément. Le jeune homme sourit à Laura qui s’avance lentement. Hélène apparaît, le regard protégé par des verres fumés. Elle regarde la façade de la demeure. Un léger sourire se dessine sur ses lèvres. L’actrice se dirige vers Laura. Elles se dévisagent. Laura marque quelques mots sur son carnet et tend le papier à Hélène. L'actrice le lit et émue embrasse la jeune fille en la serrant dans ses bras.


113. INT. JOUR - VESTIBULE/CUISINE/ CHAMBRE BERTRAND/ BUREAU BIBLIOTHEQUE/CABINET

Hélène, suivie de Julie et de Clément, découvre en silence le vestibule et son escalier princier.
Les pas, les respirations résonnent dans les vastes pièces où la lumière est diffuse, presque mystérieuse.
Ils pénètrent dans la cuisine où une collation est dressée sur la table. Clément retient Julie. Les deux jeune gens s’attablent. Hélène balaie longuement la pièce du regard et suit Laura.

Hélène se tient dans la chambre de Bertrand débarrassée des draps blancs. Elle pousse un des volets pour que la lumière entre à flots. Elle saisit le carnet de Laura, y inscrit quelques mots qu'elle fait lire à la jeune femme. Laura acquiesce. Laura ouvre la porte du bureau bibliothèque. L’actrice y pénètre. Laura se retire en refermant la porte. Hélène regarde le parc à travers une des fenêtres. Le bout de ses doigts frôle le bureau, les branches de certains livres. Elle fixe comme un ennemi le trou noir qui mène au cabinet. Elle finit par s’y enfoncer.
fondu enchaîné
Hélène est au cœur du cabinet qui lui rend hommage. L’actrice ne peut s'empêcher de retenir un fou rire nerveux qui va jusqu’aux larmes et peu à peu se transforme en pleurs.


114. EXT. JOUR - PARC VILLA

Hélène, en tenue dans des tons et matières naturels, explore le parc. Elle parcourt les allées. Marche pieds nus dans l'herbe. Elle contemple les arbres centenaires. Ses mains pressent les troncs. Ses yeux fixent les branches et les cimes.`


115. EXT. NUIT - PLAGE

À la lumière du soir, Hélène avance sur le sable. La barque fait une tache sombre dans la pénombre. Debout face à la mer, elle observe les flots.
La lumière baisse. Les eaux sont sombres et épaisses comme de l'huile.
fondu enchaîné

116. EXT. JOUR - PLAGE

Les eaux calmes et claires du large. La barque vide flotte sur les flots.

OFF
Pression d'eau jusqu'à l'assourdissement.

La tête et les épaules de Clément surgissent avec violence des flots. Le jeune homme reprend son souffle, jette un coup d'œil vers la barque et s'en éloigne en nageant vers la rive lointaine.

OFF CLEMENT
À sa sortie, le roman de Bertrand n'a pas rencontré le succès escompté. Je n'ai jamais revu Ferguss … Nous avons passé tout l'été ici… Un soir, Hélène nerveuse a annoncé qu'elle avait accepté la pièce de théâtre à Milan… Qu'elle allait vivre en Italie avec Julie pendant quelque temps … Elle m'a proposé de les accompagner… Je lui ai demandé de rester là…

OFF HELENE
Et qu'est-ce que tu vas faire ?…

OFF CLEMENT
Essayer d'écrire…

Clément continue sa nage vers la terre.
fondu au noir


117. INT. NUIT - CHAMBRE BERTRAND

OFF
Franz Schubert Der Tod und das Mädchen.

Sur un écran de TV muet, Bertrand et Aude Helder sont en grande conversation. L'illusion de ce faux tête-à-tête est parfaite. Près de la télévision, un guéridon avec plusieurs piles du roman Jusqu'à toi. Une télécommande est posée négligemment dessus. Dans la penderie, les mains d'Hélène caressent les épaules de différents vêtements féminins. Ses doigts s'attardent sur une manche en satin blanc cassé.
ellipse
OFF
Franz Schubert

Dans la chambre de l'écrivain règne du désordre. Des valises ouvertes, des vêtements sur le lit ou suspendus çà et là trahissent un aménagement provisoire. La pièce a des allures de loge de théâtre.
Vêtue de la robe longue blanc cassé en satin, l'actrice se prépare à sa coiffeuse en fredonnant sur la musique.
Hélène achève de dessiner ses lèvres au crayon. Elle saisit un tube de rouge à lèvres posé à côté d'un pot qui contient un bouquet de pipes. Elle dessine sa bouche tout en fredonnant. Elle se regarde. Le stick lui glisse des mains et tombe sur la robe.
Agacée, Hélène soupire, se lève et constate dans le miroir de la coiffeuse une trace rouge dans la région du bas-ventre. Elle saisit un mouchoir en papier, tente d'effacer la tâche qui s'étale et imprègne le tissu comme une auréole de sang.

OFF CLEMENT
Hélène ?…

OFF JULIE
Tu viens ?…

Hélène jette un œil par la fenêtre. Sur le perron, Laura, Antonio, Clément et Julie sont attablés autour d'une table ronde dressée et fleurie pour le dîner. Les jeunes gens rient et boivent. Elle saisit la télécommande sur le guéridon. L'écran TV s'éteint, et lecteur crache le DVD.
Hélène la prend.

OFF
Éclats de rire mêlés à Schubert.

Indécise, elle considère le DVD un temps. Le brise et le jette négligemment dans une poubelle.
ellipse
Après un dernier regard dans la glace, Hélène, dans un ensemble pantalon fluide en maille blanche, quitte la pièce.

OFF
Cut Franz Schubert


118. INT. NUIT - VESTIBULE

Hélène descend les escaliers. De la porte d'entrée des murmures lui parviennent. Ils deviennent distincts au fur et à mesure qu'elle avance dans le vestibule.

OFF CLEMENT
… Bertrand disait qu'un auteur croit toujours inventer alors qu'en fait, il est guidé par sa propre mémoire…

Un sourire infime naît sur les lèvres d'Hélène.


119. EXT. NUIT - VILLA

CLEMENT
(boit une gorgée de vin)
… Et la question qu'il se posait avant de commencer un livre était toujours la même : "Comment structurer les souvenirs pour les rendre romanesques ?"…

Laura, Antonio, Julie et Clément sont attablés. Un ange passe. Laura est émue. Antonio s'excuse de ne pas comprendre en faisant un geste d'inpuissance.
Clément picore dans le plat. Julie, taquine, lui tape sur la main.

JULIE
Attends Hélène au moins !

CLEMENT
J'ai faim !…

JULIE
Mais c'est vrai ça, qu'est-ce qu'elle fait ?… (fort) Hélène ?!…

Julie se lève. Clément la retient par le bras.

CLEMENT
Bouge pas. J'y vais…

Il quitte la table et pénètre dans la villa.


120. INT. NUIT - VESTIBULE

Clément est au bas de l’escalier.

CLEMENT
Hélène ?… Hélène !…

Silence.


121. INT. NUIT - CUISINE

Clément découvre Hélène qui dispose des coupelles remplies de nourriture sur un grand plateau où sont disposées des petites bougies.

CLEMENT
Qu’est-ce que tu fais ? On t’attend…

HELENE
Tu allumes les bougies, s’il te plaît ?…

Clément étonné observe l'actrice.

HELENE
… Les Mexicains affirment que les esprits des défunts se nourrissent du parfum des plats qu’on leur offre… Et que c’est la lumière bougies dans la nuit qui les guide vers leur repas…

Hélène dispose les coupelles. Clément allume les bougies.


122. EXT. NUIT - VILLA

Hélène, suivie de Clément, sort de la villa en portant les offrandes.
L’actrice regarde le ciel un instant comme si elle adressait une prière silencieuse et pose le plateau à terre. Les flammes des bougies se mettent à trembler.
Un coup de vent violent met la pagaille, bouleverse la table, renverse les fleurs et les bouteilles. Clément accourt pour aider Julie, Laura et Antonio qui tentent de retenir les objets en s'exclamant gaiement.
Hélène demeure imperturbable.
Le vent faiblit. L'ordre des choses se rétablit.
Sereine, la star continue de contempler les étoiles…
fondu au noir


123. GENERIQUE

OFF
Musique

Fond noir.
final cut


La mort en haute couture
squelette habillé par Emmanuel Ungaro



24/04/09

Jusqu'à toi -16-

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Une idée tranquille du travestissement
acrylique sur affiche Sylvie Vartan exposition Musée Galliera
Regis Gargot & Benoit Gautier - 23-11/20-12 2004




105. INT./EXT. JOUR - IMMEUBLE HELENE
/THEATRE
/CHAMBRE HELENE

OFF
Musique

Julie et Hélène sortent en vitesse de l’ascenseur. Julie ouvre la porte à Hélène. L'actrice fait un signe à une voiture stationnée devant l'immeuble.
ellipse
Hélène, en robe rouge sang avec la tache de vin sur le visage, réprimande un homme dans un costume noir de protestant un genou à terre devant elle.
Derrière la caméra, le chef opérateur et Julie. Le perchman brandit sa perche au-dessus des comédiens. Derrière le combo où Hélène est à l'image, Michel, Odile et Jean-Bernard.
ellipse
Clément est allongé en tee-shirt et en jeans sur le lit d’Hélène. Il lit à la comédienne des pages de Jusqu'à toi relié. Il regarde en coin la comédienne. Il cesse sa lecture. Hélène s’est endormie.
ellipse
Michel, comme une confidence chuchotée à l’oreille, donne une indication à Hélène en costume d'époque. Il saisit délicatement son visage et le tourne légèrement. Il replace aussi les mains de l'actrice et s’éloigne du champ. Le clapman annonce le début de la séquence.
ellipse
Sur la scène, un buffet de traiteur est dressé. Un serveur donne deux coupes de champagne à Michel qui se fraye un passage parmi des petits groupes composés des membres de l’équipe. Sur son passage, des sourires. Odile la scripte l’embrasse sur la joue.
Michel se dirige vers Hélène en costume de ville et Julie. Toutes deux sont assises. Scénario en main, Julie fait répéter son texte à Hélène.

OFF
La musique s’évanouit doucement.

MICHEL
Encore au travail ?

Il leur tend une coupe à chacune.

HELENE
Merci… J’ai du mal avec le texte de demain…

MICHEL (découragé)
Ah non, vous n'allez pas encore changer des répliques !

HELENE
(démarre au quart de tour)
Si c’est pour le bien du film !

JULIE
Cut tous les deux !

Elle pose le manuscrit sur les genoux d’Hélène.

JULIE
… Bon allez on arrête, tu le sais parfaitement ton texte !

Julie aperçoit Clément qui entre dans la salle où sont dispersés dans l'orchestre des membres de l'équipe qui se restaurent.

JULIE
Clément !

Clément ne l’entend pas. Julie se lève et part à sa rencontre. Michel regarde le jeune homme d’un air inquiet.

MICHEL
Qui c’est ce mec ?

HELENE
Un rival peut-être…

Julie revient avec Clément.

JULIE
Michel, je te présente…

HELENE (la coupe)
… Mon beau-fils !

Michel la regarde, surpris.

HELENE
… Et bien quoi, qu’est-ce qu’il y a ?… Dans beau-fils il y a : "beau" et le moins qu’on puisse dire … (elle désigne Clément) … C’est que c’est vrai !… Et il y a "fils" aussi !… Ça, c’est pas totalement vrai, mais c’est pas franchement faux non plus !… (à Michel) … J’ai demandé à Clément d’organiser la fête de fin de tournage, qu'est-ce vous en pensez ?…

Hélène et Julie complices regardent l'expression étonnée de Michel face à Clément amusé.
fondu au noir


106. INT. NUIT - LOGES CABARET

OFF
Rythmiques lointaines et sourdes.

Hélène en smoking blanc est assise sur le coin de la table de maquillage du travesti, vêtu et coiffé comme elle, mais de façon exagérée. Le travesti met une dernière touche à son maquillage en se référant au modèle vivant. La ressemblance est loin d'être frappante.

HELENE
Je peux y aller ? Vous avez fini ?…

Le travesti serre les lèvres pour fixer le rouge. Il s'observe dans la glace. Il est très fier du résultat.

LE TRAVESTI
Et bien voilà !… On n'y voit que du feu !…

Il se retourne rayonnant vers Hélène.

LE TRAVESTI
… Hein ?

Clément et Lucas déboulent dans la loge. Lucas a une bouteille de vin rouge et trois verres dans les mains. Hélène saisit la bouteille et regarde l’étiquette.

HELENE
Quel argument !…

Elle rit, rend la bouteille à Lucas, et quitte les lieux.

CLEMENT
Elles sont où les robes ?

Le travesti décroche d’une penderie deux robes longues à paillettes rouges qu’il brandit à bout de bras.

LUCAS
(faussement atterré)

Oh, la, la … Je crains le pire…

Lucas ouvre la bouteille de vin.
Clément retire sa veste. Il sent quelque chose dans une des poches, fouille à l’intérieur, en sort les deux pendentifs de jade.


107. INT. NUIT - CABARET

OFF
Techno soft

La salle est envahie par l’équipe du tournage et d’autres invités.
Hélène attend au bar noir de monde. Le patron lui tend une coupe de champagne.
Hélène se fraye un passage à travers la foule en souriant et trinquant avec certains, en embrassant d’autres. Elle parvient à une banquette où Julie et Michel partagent un joint. Julie, un peu "partie", a les yeux qui brillent. Hélène prend place à quelques mètres du couple. Elle échange un regard entendu avec Michel qui prend Julie contre lui. La jeune fille abandonne sa tête sur l’épaule de Michel. Elle fait un clin d'œil à Hélène.

OFF
La techno s’évanouit.

La salle plonge dans l'obscurité. La boule à facettes envoie des pétales de lumière qui flottent sur les murs.

OFF
Remix B. A. BA de l'amour

La scène s'illumine sur Clément (perruque blonde) et Lucas (perruque rousse) surgissent maquillés et déguisés en sœurs Garnier des Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. Chacun porte un pendentif de jade. Sur un play-back, ils chantent et exécutent une chorégraphie devant la salle en liesse.


CLEMENT + LUCAS
Tu avais faim de moi
Quoi de plus naturel ?

Mais la faim sans le "a"
Me reste sur l'estomac


Cannibale aux abois
Tu m'as bouffé à froid

A déchiré mes ailes

M'as volé dans les plumes

B. A. BA de l'amour
On est béat, on s'ébat
B. A. BA de l'amour

On se dévore et s'abat


De la chair aux abats
Je t'ai sucé jusqu'à la moelle

Pas de quoi faire un plat

De nos cœurs parallèles...


OFF
Le pont musical s'évanouit en douceur et laisse place à un silence total.

Julie tourne son visage vers Hélène qui semble rêveuse en regardant les deux garçons.
ellipse fondu enchaîné

OFF
Silence total

Entouré de Clément et de Lucas, la fausse Hélène Alban est sur scène. Une poursuite éclaire la vraie dans la salle.
Les deux "demoiselles jumelles" en robe pailletée allument un briquet. Toute la salle les imite.
Elles chantent en chœur.
Deux boys en queue de pie déboulent sur scène. Ils portent un énorme gâteau à étages, illuminé par une multitude de bougies. Les boys se dirigent vers Julie qui a les larmes aux yeux. Elle prend la main d’Hélène qui l’aide à souffler sur le gâteau.
Toute la salle applaudit.
ellipse fondu enchaîné

OFF
Le brouhaha de la boîte revient brutalement.

Clément, redevenu homme, rejoint Hélène et Julie. Il s’accroupit derrière la banquette. Son visage est entre celui des deux femmes. Hélène caresse la joue du jeune homme. Les convives parlent, boivent, mangent. D’autres dansent sur la scène. Quelqu’un vient murmurer un mot à l’oreille d’Hélène qui sourit et remercie. Le regard de l’actrice glisse sur Julie et Michel qui s’embrassent profondément.
Plus loin, assis au bar, Lucas mélancolique est devant un verre.
Hélène fixe Clément. Le jeune homme la comprend du regard. Il se lève et va rejoindre le vétérinaire. Les deux hommes se regardent, échangent quelques mots et disparaissent dans les loges.
Le visage d’Hélène devient songeur puis grave. Ses yeux semblent inquiets au milieu de l'agitation.

volet avec iris qui se ferme


108. EXT. / INT. JOUR - VOITURE HELENE - ROUTE ESPAGNE

OFF

Moteur

Dans une lumière printanière, la voiture d’Hélène glisse sur une autoroute. Le véhicule emprunte des lacets. File à belle allure.
Hélène conduit. Clément est à la place du passager.

OFF
Cut sec moteur

HELENE
J’avais seize ans quand je suis tombée enceinte… C’était impossible de le garder et l’avortement à l’époque, il n'en était pas question… Mes parents étaient aisés, très catholiques, très fervents … et surtout très choqués et très déçus par leur fille unique !… Ils m’ont envoyée chez une parente en Suisse en prétextant des études pour éviter le scandale… C’est là-bas que j’ai accouché … On m'a retiré l'enfant tout de suite. J'ai à peine eu le temps de voir que c'était un petit garçon …Tu m’allumes une cigarette, s’il te plaît ?

Clément étonné regarde Hélène.

HELENE
… Qu’est-ce qu’il y a ?

CLEMENT
Tu viens de me tutoyer…

HELENE
Et bien quoi ? Toi aussi tu viens de le faire…

Clément allume deux cigarettes longues et fines. Il en tend une à Hélène et garde l’autre. Perdue dans ses pensées, elle inhale plusieurs bouffées.

HELENE
… J'étais si jeune… Pas du tout préparée à une telle douleur… Il y a eu des complications. Je me souviens du chirurgien, de ses gestes brusques, de l'humiliation… " Ça lui passera l'envie de recommencer ! "… Je revois son front en sueur qu'une infirmière ne cessait d'éponger… Moi, la seule chose que je voulais vraiment à ce moment-là, c'était mourir avec mon bébé...

Un silence s'installe.


HELENE
Je n'ai jamais pu avoir d'enfant…Tant pis pour moi… De toute façon, je ne crois pas que j'aurais été une bonne mère... J’aurais été trop envahissante ou complètement absente. Jamais là quand il faut… Il ne t'a jamais parlé de moi, Bertrand, vraiment ?

CLEMENT
Jamais. Je te le promets…

Hélène tire nerveusement sur sa cigarette.

HELENE
… Mais comment est-ce qu'il a pu retrouver ma trace ?… Et pourquoi est-ce qu'il n'a pas cherché à me revoir ?…

L'émotion la gagne.

HELENE
… C'est comme s'il m'avait mise au secret, jetée en prison pendant toutes ces années …

Long silence.

CLEMENT
Et toi, tu n'as jamais ?…

Hélène le coupe en faisant non de la tête. Une émotion violente, mélange de culpabilité et de regret, la submerge.

HELENE
(à peine audible)

J'ai jamais osé…

Les yeux d'Hélène brillent de plus en plus. Elle refoule ses pleurs.

HELENE
… Tu me passes mes lunettes, s'il te plaît ?…

Clément se penche vers la boîte à gant.

HELENE
… Non, dans mon sac…

Clément saisit le cabas en cuir de l'actrice. Hélène combat ses larmes de toutes ses forces. Le jeune homme fouille dans le sac de l'actrice.

OFF
Moteur

La voiture poursuit sa route.
À travers la vitre arrière : Julie, pelotonnée dans un plaid, dort allongée sur le siège.

OFF
Cut sec moteur.

OFF CLEMENT
… C’était pas si bien que ça quand j’y repense… Je crois que s'il n’avait pas été malade, on se serait séparés assez vite … De toute façon, on sublime toujours trop les sentiments…

Retour à l'intérieur du véhicule.

HELENE
On fait tous plus ou moins ça pour se donner l'impression d'une vie réussie, non ?…

Clément joue avec son doigt sur la vitre.

CLEMENT
… Mais pourtant, à chaque page qu’on écrivait, c’était comme…

Clément a les yeux fixés le bout de son doigt qu'il appuie de plus en plus pour dominer son émotion.

CLEMENT
… Un pied de nez... un coup de poing à la mort …

Il se reprend.

CLEMENT
Enfin bon, on avait quand même des trucs en commun … La littérature, une bonne descente et la même infidélité chronique !
cut


Les soeurs Garnier comme modèles de travestissement
Les demoiselles de Rochefort de Jacques Demy



La suite au prochain épisode...



27/03/09

Jusqu'à toi -15-

.


Vous avez choisi les protagonistes de JUSQU'A TOI.









































Catherine Deneuve
est Hélène Alban
Julien Baumgartner est Clément
Vincent Lindon est Bertrand Morane


***


97. INT. NUIT - RESTAURANT


Devant une assiette à peine touchée et un cendrier presque plein, Hélène, un chandail d’homme enfilé sur sa robe du soir, lit le manuscrit de Bertrand dans la salle déserte.
Le patron du restaurant pose une théière sur un plateau et l’apporte à Hélène.

LE PATRON
Tu fermeras ?

Hélène hébétée sort de sa lecture.

HELENE
Quoi ?

Il pose le plateau sur la table puis sort un jeu de clefs d’une des poches de son pantalon.

LE PATRON
Tu fermeras ?

Hélène fait un geste pour retirer le chandail.
Le patron pose sa main sur l’épaule de l’actrice.

LE PATRON
… Garde-le…

Hélène pose sa main sur celle de l'homme.

HELENE
Merci…

Elle prend sa main et, vulnérable, embrasse la paume. Ses yeux brillent d’émotion. La main se dégage doucement et sert un thé à l’actrice qui replonge aussitôt dans le manuscrit.
Les lumières de la salle s’éteignent. Seule une lampe douce posée sur la table d’Hélène reste éclairée.

OFF
Porte qui s’ouvre et se referme. Rideau de fer qu’on tire. Musique.

Hélène ne voit plus rien, n’entend plus rien. Les pages l’absorbent.


98. EXT. JOUR - RUES PARIS

OFF
Musique

Hélène, en robe du soir, trench et chandail noué autour du cou ferme le rideau de fer du restaurant de l'île Saint Louis.
fondu enchaîné
L’actrice avance comme un fantôme.
Une arroseuse municipale l’éclabousse le bas de sa robe au passage.
Hélène continue son chemin sans y prêter attention.
fondu enchaîné
Le regard tourné vers l’intérieur, l'actrice arpente différentes rues désertes.
fondu enchaîné
Elle passe devant la brasserie d’Armand.
À travers la vitre, le patron sert un café à un ouvrier. Il s’immobilise lorsqu’il voit Hélène décoiffée, en robe du soir défraîchie, se diriger lentement vers son immeuble.


99. INT. JOUR - COULOIR/CUISINE/SALON BILBLIOTHEQUE

Hélène ouvre la porte de l’appartement.
Dans la cuisine, elle se débarrasse de ses affaires qu’elle pose négligemment sur la table.
Dans le couloir, retire ses chaussures, et tout en marchant, se dénoue les cheveux. Elle ouvre doucement la porte de la chambre de Julie. Le lit n’est pas défait.
Hélène avance dans un couloir sombre. Elle pousse au bout la porte du salon bibliothèque. Elle découvre Julie qui dort sur un divan, enveloppée dans un plaid moelleux.
Hélène s’avance vers la jeune fille, s’accroupit à sa hauteur et découvre sur le plaid le roman de Bertrand que Julie lit. Sur la quatrième de couverture, l'écrivain la regarde.
Le visage d'Hélène se tord de douleur, elle se débarrasse du bouquin d'un revers de main et éclate en sanglots. Elle enfouit son visage dans le plaid.
Julie décontenancée se réveille.

JULIE
T'étais où ?

Hélène ne peut réfréner ses pleurs.

JULIE
… Qu’est-ce que tu as ?…

Julie prend le visage défait de l'actrice dans ses mains.

JULIE
… Qu'est-ce qui se passe ?


100. INT. JOUR - CUISINE

Assise à la table de la cuisine, un café devant elle, Julie lit la lettre de Bertrand. Émue, elle la pose avec délicatesse sur le manuscrit.
Hélène, pieds nus, en peignoir de soie japonais aux tons doux presque fanés, les cheveux négligemment rassemblés dans une grande pince, apparaît avec des lunettes légèrement fumées sur le nez. Elle comprend que Julie a lu la lettre.

HELENE
La voiture vient nous chercher à quelle heure ?

Elle se sert une tasse de café.

JULIE
Dans une demi-heure…

HELENE
C’est quoi les prises aujourd’hui ?

JULIE
Ne t'inquiète pas, il n’y a pas de gros plan…

Hélène prend sa tasse de café.

JULIE
… Ça va aller ?

HELENE
Ce soir, j’aurai le droit d’être morte mais pas avant …

Hélène s’apprête à sortir de la cuisine avec sa tasse de café. Elle s’arrête à la porte.

HELENE
… J’aimerais bien que tu lises aussi le manuscrit quand tu auras le temps…

Hélène quitte la pièce.
volet avec iris qui se ferme


101. EXT. JOUR - PLACE DES VOSGES

La voiture d’Hélène se gare Place des Vosges.

OFF
Musique

Elle allume une cigarette, sort du véhicule. Protégée par des lunettes noires, un manteau négligemment jeté sur un tailleur classique avec une blouse en soie, elle s'arrête un instant devant la plaque en cuivre de l'Hôtel du Roi de Rien qui reflète son image. Elle pénètre dans la cour intérieure du bâtiment.


102. INT. JOUR - HALL/ASCENSEUR/
COULOIR HOTEL


OFF
Musique

Hélène croise quelques touristes qui se retournent sur son passage. Elle s’avance vers le comptoir où les deux veilleurs médusés la découvrent. Hélène leur demande un renseignement.
Le veilleur mince se précipite dans la cuisine. Le veilleur latin saisit l ‘appareil téléphonique. Emma déboule, suivie du veilleur mince. Surpris, le veilleur latin raccroche. Emma entraîne Hélène avec empressement vers l’ascenseur.
fondu enchaîné
Hélène est seule dans l’ascenseur tapissé de glaces taillées en biseau qui réfléchissent et multiplient son image à l'infini.
fondu enchaîné
Hélène marche lentement dans le couloir.
Les numéros de chaque porte défilent lentement devant son regard.

Elle s’arrête devant le 37. Après une longue inspiration, elle frappe à la porte.

OFF
La musique s'évanouit au profit de rires masculins feutrés.

Hélène patiente un instant. Toque à nouveau.
Lucas, une serviette d'éponge autour des hanches, ouvre la porte.

OFF HELENE
Excusez-moi…

L'actrice rebrousse chemin.

LUCAS
Clément !…

Clément, jeans ouvert, torse et pieds nus découvre l'actrice.

CLEMENT
Attendez !…

Hélène se retourne.

CLEMENT
… Attendez-moi, s'il vous plaît !

Il s’éclipse et revient en enfilant un tee-shirt, rejoint l'actrice en boutonnant sa braguette.
Hélène ne peut s’empêcher de sourire.


103. INT. JOUR - BAR HOTEL

Du comptoir, Emma, Lucas et les deux veilleurs épient Hélène et Clément assis dans des fauteuils à l’abri des regards indiscrets dans un des salons de l'hôtel.
L'actrice et le jeune homme se regardent en silence.

OFF LE VEILLEUR LATIN
Je la voyais plus grande…

OFF LE VEILLEUR MINCE
Oh non, elle est encore vachement classe !

OFF LE VEILLEUR LATIN
J’ai jamais dit le contraire !

LE VEILLEUR MINCE
Je me rappelle que ma mère adorait sa coupe et la couleur de ses cheveux, et quand elle allait chez le coiffeur, elle demandait toujours qu’on lui fasse un "blond Alban"…

LUCAS
La première fois qu’on m’a emmené au cinéma, j’ai vu une comédie musicale avec elle… Tout le monde chantait et dansait dans des coloris pastel... Pendant huit jours, j’ai fait la gueule à mes parents parce je savais que la vie serait toujours moins belle que le film…

Clément parle. Hélène l'écoute.

EMMA
C'est drôle, je la vois en vrai pour la première fois là. Et bien pourtant, j'ai l'impression de la connaître !…

Émue et attendrie, Hélène sourit parfois face à Clément qui se détend et devient de plus en plus expansif. De longs silences ponctuent leur échange.
La nuit qui tombe assombrit rapidement la pièce. Les lampes du bar et des tables s'allument en douceur les une après les autres.
L'actrice et le jeune homme semblent avoir perdu la notion du temps.
volet avec iris qui se ferme


104. INT. NUIT - SALON BIBLIOTHÉQUE HELENE

Sur une nappe en lin blanc, les doigts d’Hélène caressent une photographie de la villa du Portugal.

OFF HELENE
Alors elle est à moi, cette maison ?

OFF CLEMENT
Et à Laura aussi…

Hélène, Clément et Julie sont assis autour d’une table ronde et intime qui évoque la fin d’un dîner.
Hélène est vêtue d'un tailleur rouge et blanc. La jupe est imprimée de fleurs. Une plus grande s'étale au niveau du sexe comme une tache de menstruation.

HELENE
Ah oui, j’oubliais… Laura… La fée du logis, c’est ça ?…

Hélène saisit la pelle à gâteau.

HELENE
Julie, une autre part ?

JULIE
Oh, la, la… T’es dure là…

HELENE
Bon, une autre part, oui ou non ?

Julie tend son assiette. Hélène la sert.

HELENE
Clément ?

CLEMENT
Non, merci…

HELENE
Mais vous n’avez rien mangé !

JULIE
Tu pourrais le tutoyer quand même…

HELENE
J’ai toujours eu du mal avec le tutoiement, tu le sais bien…

JULIE
Oui, mais là c'est pas pareil…

HELENE (légèrement agacée)
Et si c’était de la timidité ?… (à Clément, gentiment ironique) … Clément, vous n’aimez pas ma cuisine…

CLEMENT
Si, si, beaucoup mais …

HELENE
Alors il faut en reprendre parce qu'il faut manger !

Hélène saisit d'autorité l'assiette du jeune homme et lui sert une part énorme. Elle quitte la table et va ouvrir un tiroir à tabac rempli de boîtes à cigares et de pipes anciennes. Ses mains choisissent une pipe en bois sculpté. Hélène montre le tiroir à Clément.

HELENE
Si ça vous dit…

Elle va s’asseoir dans un canapé près de la cheminée.
Clément et Julie mangent leur part de gâteau.

JULIE
Hélène m’as dit que tu vivais à l’hôtel ?

CLEMENT
Oui…

JULIE
Moi, c’est mon rêve !

Hélène bourre sa pipe.

HELENE
Plains-toi… Ici, c’est tout comme…

Julie lève les yeux au ciel.
Clément sourit.

CLEMENT
Enfin, j’y suis plus pour longtemps… C’est les éditions qui payent le séjour et comme le roman est terminé…

JULIE
Et elles sont chères les chambres ?

HELENE
Hors de prix pour ce que c'est !… Il fait vraiment nouveau riche cet hôtel… (à Clément) Non, vous ne trouvez pas ? … Prenez votre assiette Clément et venez vous asseoir près de moi… (à Julie) Trésor, tu fais le café, s’il te plaît ?

Clément, sans son assiette, s'assoit près d'Hélène qui humecte sa pipe.

HELENE
… En ce moment, c’est pas pratique, parce que tout est chamboulé… On tourne… (ennuyée, elle soupire) Bon… Enfin, vous allez faire vos bagages et vous allez venir vivre ici, ce sera beaucoup plus simple.

Elle tire sur sa pipe.

HELENE
Que c’est bon… Vous ne voulez pas essayer ?… Vraiment ?…

Elle tend sa pipe à Clément légèrement déconcerté.
cut


La suite au prochain épisode


19/02/09

Jusqu'à toi -14-

.

Amusez-vous à composer le casting de JUSQU'A TOI.
Quel comédien pour jouer le rôle de Bertrand Morane ?















Aurélien Recoing



Vincent Lindon

















José Garcia


***


86. INT. JOUR - LOGE HELENE


Hélène est fébrile. Lunettes fumées sur les yeux, vêtue d’un pull et d’un pantalon large en maille noire et fluide, elle fouille nerveusement dans un grand cabas en autruche.

OFF ODILE
Ils s’en sont aperçus hier soir au moment des signatures… Il a dû se glisser parmi les figurants dans la journée…

Hélène sort un paquet de cigarettes et un briquet. Elle pose son cabas près de la poubelle.

OFF JULIE
Et ils ont réussi à l’identifier ?……

HELENE
(allume sa cigarette)

Vous allez arrêter oui ou non avec votre histoire de figurant!… Franchement, qu’est-ce qu’on en a à faire !…

Les deux filles ne bronchent pas. Odile s’en va discrètement et croise Jean-Bernard qui entre dans la pièce. Julie fait signe au maquilleur que l’actrice est de mauvaise humeur.

JEAN-BERNARD
Bonj…

HELENE
Mais enfin Jean-Bernard, tu pourrais frapper avant d’entrer quand même !

JEAN-BERNARD
Mais la porte était ouver…

HELENE
C’est pas une raison !

Hélène file se déshabiller derrière le paravent. Jean-Bernard étonné regarde Julie qui lui fait signe de dégager.

JULIE
Bon, ben on va y aller, hein ?…

OFF HELENE
Ah non, Jean-Bernard toi tu restes dans les parages !... Après on va encore m’accuser d’être en retard ! … Ma robe !… Elle est où ma robe, bon sang ?!

Julie quitte la pièce.

OFF JULIE (fort)
Christine tu rappliques !

OFF HELENE
Ça va pas de crier comme ça. T'es pas sur le tournage, là !… Va la chercher plutôt !

Julie sur les nerfs quitte la loge.

ellipse fondu enchaîné


Jean-Bernard achève de dessiner la tache de vin sur la joue d'Hélène qui a revêtu son costume.


OFF
Coups timides à la porte.

Hélène saisit nerveusement son bracelet-montre posée sur la table de maquillage.


HELENE
Alors là, ils charrient !…

Elle bondit de son siège et va ouvrir brusquement la porte. Elle tombe sur Clément qui tient l’enveloppe contre lui.

HELENE
… Vous êtes qui vous ?

CLEMENT
Je…

HELENE
Allez-vous-en !… Vous n’avez rien à faire ici, partez !

Clément tend maladroitement le manuscrit à Hélène.

HELENE
Qu’est-ce que c’est ?

CLEMENT
(intimidé, la voix sans timbre)
Lisez ça…

HELENE (agacée)
C’est quoi ? Un scénario ?...

Clément regarde l’actrice avec insistante. Hélène soutient le regard du jeune homme. Elle faiblit, soupire et prend l’enveloppe.

HELENE
… Bon, soyez gentil. Laissez-moi, maintenant !

Hélène referme la porte au nez de Clément. Elle a une expression d’incompréhension vers Jean-Bernard. Elle pose machinalement l’enveloppe qui demeure en équilibre sur le rebord de la table de maquillage.
Hélène se rassoit.

OFF
Brouhaha

OFF ODILE
C’est lui !

OFF JULIE
Qui ça lui ?

OFF ODILE
Le faux figurant !

OFF
Pas précipités dans les escaliers.

HELENE
C’est un vrai vaudeville ce tournage !…

La porte s’ouvre brutalement. Julie déboule dans la loge.

JULIE
Tout va bien ?

HELENE
(franchement en colère)

Tout irait beaucoup mieux si on nous laissait tranquille une fois pour toutes !

JULIE
Ils ont découvert le fig…

HELENE (hors d’elle)
On s’en fout !

Julie se retire en claquant la porte. Au bruit, Hélène ferme les yeux de douleur.

HELENE
… J’ai une de ces migraines, ce matin… (elle pose ses doigts sur ses tempes)… J’ai mal dormi…

Jean-Bernard saisit la perruque. En la voyant, Hélène grimace.

HELENE
Oh, non… Tu me masses le crâne avant s’il te plaît...

JEAN-BERNARD
Mais on va être en retard…

HELENE
Tant pis. Ils attendront…

En reposant la perruque, Jean-Bernard pousse l’enveloppe de Clément qui glisse de la table de maquillage pour atterrir sur le rebord de la poubelle avant d’échouer dans le cabas grand ouvert d’Hélène.


87. INT. JOUR - SALLE THÉÂTRE

Hélène répète un déplacement.
Elle est suivie par le chef opérateur et le caméraman, caméra sur l’épaule. À leurs côtés : Michel et Julie.
Hélène pousse une porte. Avance dans la rangée principale de l'orchestre. Elle s’arrête à mi-chemin.

HELENE
Y a quelqu'un ?

Elle attend une réponse, rebrousse chemin et quitte la salle. Elle avorte la fin du déplacement.

MICHEL
Voilà, c’est ça…

HELENE
Mais vous ne m'avez pas indiqué la même chose tout à l’heure… Là, je commence de là-bas… On est bien d’accord ?... Puis, à gauche le regard… Et je remonte… (au chef opérateur) Mais à la fin du plan, le cadre est là ?… (elle montre ses hanches) Ou là ?… (elle montre son buste) ?…

MICHEL
(montre la taille)

Ici ...

HELENE
Mais après le temps d’arrêt, le mouvement est plus lent, c’est ça ?

MICHEL
C’est pas franchement un temps d’arrêt…

HELENE
Plutôt un ralentissement alors… Donc, je garde ça… On est bien d'accord ?…

Michel acquiesce. Hélène part vers la porte de sortie.

JULIE (fort)
Tout le monde en place !…

OFF
Brouhaha

Hélène pousse la porte.

OFF MICHEL
Et plus vite que ça !…


88. INT. JOUR - HALL THEATRE

HELENE
(mime le réalisateur en le ridiculisant)

Et plus vite que ça !…

Hélène rejoint Jean-Bernard qui l’attend avec son nécessaire à maquillage. Elle s'assoit.

HELENE
… Il ne sait même pas où placer sa caméra… Par moments, on dirait qu’il s’en fout…

Jean-Bernard repoudre le visage d’Hélène.
Un livreur entre dans le hall en tenant à bout de bras une housse d’où dépassent des pans de mousseline rouge vermillon.
Hélène se lève d’un bond.

HELENE
Ma robe !… Formidable !

Le livreur s’arrête net, intimidé. Il baisse le bras. La robe traîne par terre.

HELENE
Attention !… J’y tiens plus que tout !

Le livreur remonte le bras automatiquement.

HELENE (à Jean-Bernard)
Une merveille de légèreté !… C’est pas une robe, c’est un nuage …

L’actrice extirpe de sa manche un billet de banque qu’elle glisse dans la poche du livreur.
Elle indique l’escalier.

HELENE
La loge, c’est par là, tout en haut… Jean-Bernard, tu veux bien l’accompagner ?…

JEAN-BERNARD
(montre sa trousse à maquillage)

Mais…

HELENE
S'il te plaît…

Jean-Bernard et le livreur s’exécutent. Julie ouvre la porte qui s’ouvre sur la salle.

JULIE
T’es prête ?

HELENE (décontenancée)
Ah oui !… Oui, oui… (se reprend, avec une mauvaise foi déconcertante) Et ça fait même un petit moment déjà !


89. INT. NUIT - LOGE

Hélène a une classe folle dans la robe en mousseline rouge.
Assise à la table de maquillage, Jean-Bernard achève de la coiffer.

HELENE
Merci… Ça suffit, je vais terminer … Occupe-toi de Julie sinon on va être en retard… (fort) Julie ? !

JULIE (fort)
J’arrive !

Hélène se lève, saisit un crayon à lèvres et miroir grossissant. Elle affine le dessin de sa bouche.
Julie apparaît métamorphosée dans un ensemble du soir très sexy. Hélène siffle d’admiration. Julie s’assoit à la table de maquillage.

JEAN-BERNARD (ironique)
Y a du boulot !

JULIE
Ça va !… Déjà que j’ai vachement envie d’y aller !…

HELENE
Oh écoute, je t’en prie ! Y a pire comme bagne !

Jean-Bernard commence à maquiller Julie.

JULIE
N’empêche que Michel avait besoin de moi !

HELENE
Mais arrête de te sentir investie de mission comme ça, à chaque fois… Il a un assistant Michel, non ?…

JULIE
T’appelles ça un assistant, toi ?

Jean-Bernard acquiesce en riant.

HELENE
Et bien, tant pis pour lui. Il avait qu'à mieux le choisir … Personne n’est indispensable… Pas même toi …

JEAN-BERNARD
Arrête de bouger et détends-toi !

Julie soupire profondément, et offre son visage en fermant les yeux. Hélène vise un sac en cuir luxueux.

HELENE
Mes vêtements sont là-dedans ?

JEAN-BERNARD
Oui, Christine s’en est occupée...

HELENE
J'ai mis où mon sac ?

JEAN-BERNARD
Là…

HELENE
Ah !…

Hélène saisit son cabas près de la poubelle. Elle voit le manuscrit de Clément.

HELENE
C’est quoi ça ?…

JEAN-BERNARD
Tu sais bien, le mec qui est venu ce matin-là, le pseudo figurant…

HELENE
Ah oui, c'est vrai… Qu’est-ce que je fais ? Je l’emmène ou je le laisse là ?… On va être chargées… Oh et puis si, je le prends avec moi sinon je vais l’oublier…


90. EXT. NUIT - PLACE THEATRE

Hélène et Julie sortent par l’entrée des artistes. Toutes deux ont un trench sur les épaules. Julie porte le sac de vêtements. Hélène fouille son cabas en marchant.

HELENE
Où je l’ai fichu ce discours ?… (agacée) Et cette enveloppe-là qui prend toute la place !…

L’enveloppe glisse des mains d’Hélène et tombe sur l’asphalte. La lettre de Bertrand s’en échappe. Hélène sort du cabas des feuilles pliées en deux.

HELENE
Ça y est, je l'ai !

Elle s’accroupit pour récupérer l’enveloppe.

OFF JULIE
Pierre est là, il nous attend !… Tu viens ?

Les doigts d’Hélène aux ongles peints saisissent l’enveloppe tachée de vin.


91. INT. NUIT - VEHICULE

Pierre, la cinquantaine et agent d’Hélène, est au volant. À ses côtés, Julie. Hélène est assise à l’arrière. Posée près d’elle : une pile de scénarii.

PIERRE
… Tu ne peux pas continuer à refuser tous les projets comme ça… T’as vraiment rien trouvé qui te plaisait ? Je sais pas moi, même quelque chose à réécrire ?…

HELENE
Entre les participations exceptionnelles où j’ai l’impression d’être la cerise sur le gâteau ; les seconds rôles qui n’ont rien de flatteurs. Excuse-moi, mais j’ai connu des périodes plus fastes !…

PIERRE
Et Milan ?…

HELENE
On en a déjà parlé, c'est non !

PIERRE
Mais c’est un rôle pour toi…

Machinalement, Hélène jette un œil sur un livre posé sur les scénarii : LA RECOMPENSE D'UNE MERE d’Edith Wharton.

PIERRE
… Dès qu’on lit ce roman, on pense à toi. C'est un rôle en or en plus!… Et toi-même tu reconnais que tu adores l’adaptation !…
HELENE
Pour la télé ou le cinéma, oui pourquoi pas… Mais au théâtre, non ! C’est hors de question !… On dirait que passé un certain âge, c’est la seule façon d’exister pour une actrice… Je ne vais quand même pas monter sur scène par fatalité, non ?

PIERRE
La vérité, c'est que tu es morte de peur à cette idée !

HELENE
Est-ce que j'ai jamais dit le contraire ?

Pierre soupire en guise de réponse.
Julie regarde le profil de l’agent qui crispe les mâchoires. Elle jette un œil dans le rétroviseur. Hélène lit son discours en le murmurant pour elle-même.


92. INT. NUIT - SALON PALAIS DES CONGRÈS

Dans un salon privé, une cigarette à la main, Hélène fait les cent pas.
UNE HOTESSE pousse discrètement un petit chariot métallique avec des rafraîchissements.

HELENE (pour elle-même)
… Et c’est pourquoi, je suis très honorée de donner ce soir le coup d’envoi de cette opération particulièrement généreuse… Merci à vous tous pour vos dons … Et bla, bla, bla… Et bla, bla, bla…

Hélène salue dans le vide. Elle s’aperçoit de la présence de la jeune femme visiblement intimidée.

HELENE

Bon, ça ira comme ça !…

L’HOTESSE
Vous voulez boire quelque chose ?

HELENE
Oui, mais pas d’alcool parce que si je commence maintenant…

Hélène s’approche du chariot. Elle saisit une bouteille de vin rouge.

HELENE
… Oh, la, la. Vous avez ça ?… C’est un de mes préférés !…(elle soupire) C’est terrible, je n’ai aucune volonté… Bon, c’est ce que je vais prendre, mais dans un grand verre alors ! … J’ai encore le temps ?

L’HOTESSE
Oui, oui largement…

La jeune femme sert un verre à Hélène.

L’HOTESSE
Est-ce que je pourrais …

HELENE
…Avoir un autographe ?

L'hôtesse acquiesce de la tête.

HELENE
D’accord, mais vous me laissez la bouteille…

L’HOTESSE
Je suis désolée, je n’ai pas de papier ni de crayon sur moi, mais je peux aller en cherch…

HELENE
Non, non, je dois avoir ce qu’il faut …

Hélène se dirige vers son cabas posé dans un fauteuil et commence à fouiller à l’intérieur.

HELENE
Y a un de ces bazars là-dedans !…

Elle retire l’enveloppe du manuscrit, un paquet de cigarettes, un poudrier, la lettre de Bertrand qu’elle jette pêle-mêle dans le fond du fauteuil. Hélène brandit un carnet et un crayon.

HELENE
C’est quoi votre prénom ?

OFF L’HOTESSE
Sabine…

HELENE
C'est joli, Sabine…

Hélène s’assoit sur le bras du fauteuil et griffonne quelques mots sur le guéridon. Elle déchire la page, la donne à l’admiratrice.

HELENE
… Sabine, vous êtes gentille… Vous me laissez seule et surtout, vous ne laissez entrer personne. J’ai bien dit : personne ! D'accord ?

L'hôtesse prend l’autographe.

L'HOTESSE
Merci.

Elle se dirige vers le chariot.

HELENE
Et n'oubliez pas ma bouteille et le grand verre, merci !…

Les yeux d’Hélène glissent vers le poudrier. Sa main le saisit. Sous l’objet précieux : la lettre de Bertrand. Sa main abandonne le poudrier au profit de l’enveloppe tachée. Hélène retire la lettre de l'enveloppe tout en allant chercher son verre. Elle boit une gorgée et parcourt la missive.
Elle s’immobilise. Au fur et à mesure des lignes, elle devient blême. Hélène a du mal à respirer tant son émotion est violente. Des perles de sueur glisse sur ses tempes. Sa respiration se bloque. D’une extrême pâleur, l'actrice s'allonge sur le sol. Elle pose le verre d'une main tremblante qui tombe sur le tapis clair.
Le vin se répand comme une tache de sang. La main posée sur le ventre, Hélène fait des efforts désespérés pour retrouver son souffle. Elle ferme les yeux. Les ouvre. Fait quelques efforts désespérés pour respirer. S'évanouit.


fondu au noir

En flou puis en clair lentement, Julie, Pierre, Sabine et un homme en costume cravate.
Hélène revient à elle. Détourne la tête. Son regard glisse sur la lettre. Elle s'en empare. Julie pose sa main sur le front de l’actrice.

JULIE
Elle est glacée…. (à Sabine)… Il faut de l’eau avec du sucre… (à Hélène) … Ça va ?…

Hélène acquiesce de la tête. L’agent et l’homme aident la comédienne à se relever et l’invitent à s’asseoir dans un fauteuil. Sabine lui tend un verre d'eau. Hélène déshydratée le boit d’un trait.

HELENE (voix faible)
J'en veux bien un autre... Et puis un truc fort après…

PIERRE
Tu vas pouvoir monter sur scène ?

HELENE
(dure pour se donner de la force)

Mais oui !… (à Julie, plus douce) Tu me passes mon poudrier, s’il te plaît …


93. INT. NUIT - COULISSES/SCENE PALAIS DES CONGRES

Hélène attend près de l'homme en costume cravate. Elle tient son cabas entre ses bras comme un trésor.

OFF L’ANIMATEUR
… Et je vous demande à présent d’applaudir comme il se doit la marraine de cette soirée exceptionnelle : Mademoiselle Hélène Alban !

OFF
Applaudissements fervents.

Hélène confie son sac à l'homme et avance dans la lumière. Souriante et digne, Hélène saisit le micro que lui tend l’animateur et salue le public qui se lève.
Hélène, d’un geste, fait taire et rasseoir les spectateurs installés autour de tables rondes dressées avec raffinement. Parmi eux, Julie et Pierre.

HELENE
Bonsoir… Merci à chacune et à chacun d'entre vous d'avoir répondus présents à cet événement important et ô combien vital pour l'avenir de milliers d'enfants…


94. INT. NUIT - HALL PALAIS DES CONGRES

Hélène, son trench sur les épaules, son cabas emprisonné contre elle, quitte en courant l'endroit désert.

OFF
Talons d’escarpins qui claquent et résonnent sur le sol.


95. EXT. NUIT - PALAIS DES CONGRES

Devant l’entrée du bâtiment, Hélène s’engouffre dans un taxi qui démarre.


96. INT. NUIT - TAXI

Hélène est assise à l’arrière du véhicule. Elle est plongée dans la lecture du manuscrit de Bertrand. Eclairée de façon fugace par les lumières de la ville : l’écriture du romancier.
Le taxi stationne à un feu rouge et dissipe la concentration d'Hélène.
Elle lève les yeux. Son expression se fige. Á travers la vitre, un encart publicitaire sur le côté d'un bus représente Bertrand Morane qui semble observer Hélène. Inconsciemment, deux doigts de la comédienne se dirigent vers la bouche du romancier et semblent se poser sur ses lèvres.
Le bus et le taxi redémarrent.
Bertrand accompagne Hélène dans son voyage pendant quelques dizaines de mètres. Les deux véhicules prennent deux directions différentes. Hélène regarde le bus s'éloigner. Sur l'encart près de la photo, un exemplaire de JUSQU'A TOI avec pour légende :

PROCHAINEMENT,
LE NOUVEAU ROMAN DE BERTRAND MORANE
cut


La suite au prochain épisode